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Une tarîqa soufie est-elle une secte?
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SUJET: Une tarîqa soufie est-elle une secte?

Une tarîqa soufie est-elle une secte? il y a 7 ans, 4 mois #582

Article paru dans La Nouvelle Tribune No 430


"Les meilleurs d'entre vous sont ceux dont les moeurs sont les plus parfaites"; (Hadith rapporté par Bukhârî et Muslim)
La Nouvelle Tribune entame une série d'articles sous forme de réponses à des questions posées ça et là par le public. Dans nos numéros de juillet 2004, notre ami Rachid Hamimaz a bien voulu éclaircir la question du rôle des confréries soufies dans la lutte contre l'entrée du protectorat au Maroc. Aujourd'hui, il se propose d'éclaircir les sens véritables des mots secte et tarîqa, afin de lever toute confusion ou toute appréhension qui pourraient s'exprimeré(NDLR)
Le sens étymologique du mot tarîqa est la voie, le chemin. Ce terme a deux sens :
C'est tout d'abord un itinéraire spirituel de l'âme vers Dieu. C'est l'ensemble des enseignements et des règles pratiques qui sont issus de la méditation accomplie sur les versets du Coran, de l'imitation du modèle d'excellence prophétique et de la grâce émanant de la révélation Coranique.

Dans un second sens plus restreint, le mot tarîqa (pl.turûq) désigne une communauté, une confrérie, une école et porte en général le nom de son fondateur : la tarîqa Mawlâwiyya fondée par Mevlânâ c'est-à-dire Djalâl-od-Dîn Rûmi, la tarîqa Shâdiliyya fondée par l'Imam Hassan al-Shâdilî, et tout près de nous la tarîqa Qâdiriyya Al-Budchîchiyya dont la lignée spirituelle remonte au shaykh Abd al-Qâdîr al-Jilânî en passant par le résistant Sidi Al Hadj Al-Mokhtar Boudchîch, grand père du Shaykh actuel.

Les auteurs occidentaux qui se sont penchés sur les voies soufies, notent qu'il n'existe rien de similaire en milieu chrétien à part peut-être ce qu'on appelle les "tiers ordres".
Depuis les analyses fécondes de deux sociologues du début du 19ème siècle, M.Weber et E.Troeltsch, la réflexion sur les caractéristiques des sectes et leurs dynamique s'est enrichie d'apports nouveaux. A la lumière de ces éclairages, identifions les principales caractéristiques de la secte et risquons-nous à une comparaison avec ce qu'est une tarîqa soufie vivante :

- Tout d'abord on entre dans une secte par conversion ce qui n'est pas le cas d'une tarîqa soufie qui ne convertit à rien du tout si ce n'est aider le disciple à approfondir sa propre tradition islamique. Même vis-à-vis des sociétés non musulmanes, une voie soufie n'a pas vocation à convertir. Nous l'avons dit dans des articles précédents, ce qui avant tout attire les étrangers en quête de sens c'est la possibilité d'une connaissance métaphysique et d'une progression spirituelle, possibles par la présence et le rayonnement d'un maître vivant. Qu'ensuite ces disciples prennent conscience que cette progression n'est possible que dans un cadre islamique, ceci constitue une seconde étape. C'est un peu comme si une abeille était attirée par un miel pur, non avarié, en goûte et se rend compte qu'il faut désormais, pour en profiter, s'installer dans la ruche qui le produit et lui sert d'abri.

- Ensuite la secte récuse tout compromis avec le monde, ce que suggère d'ailleurs l'étymologie latine du mot : secare, couper. Cette vision est aux antipodes de ce qu'est une voie soufie. La tarîqa est investie dans le monde et ses disciples (les muridun) ne sont en rien les ennemis de l'ordre social. Les définitions actuelles de la secte mettent l'accent sur sa vision manichéenne du monde (Max Bouderlique, 1998), celui-ci étant divisé en deux, "les étrangers, ennemis déclarés ou potentiels, et les semblables qui ne le sont jamais assez et font partie du groupe", sur "l'idéologie alternative radicale, exclusive et intolérante qui est développée" (Anne Fournier et Michel Monroy, 1999), sur son "discours clairement antisocial" (rapport parlementaire Gest/Guyard de 1996). L'enseignement soufi insiste sur les conditions de la progression spirituelle : la lutte contre l'ego, l'humilité et l'absence de jugement. Un sage contemporain enseigne : "le défaut et la laideur ne sont pas dans les choses et les êtres, mais dans l'impureté de notre regard sur elles. Plus l'âme est apaisée, parfaite et pure, plus elle sera disposée à voir dans tout être une manifestation de la Lumière divine : tout est beau, seul le cœur non poli du disciple rend les choses laides". Pour l'adepte d'une secte : "le défaut et la laideur ne sont que dans l'autreé". Le Bon est dans la secte, le Mauvais est situé dans le monde extérieur.

On pourrait poser cette question : "que pense le disciple évoluant dans une voie soufie de celui qui n'y est pas ? ". L'histoire suivante, véridique, résume toute la quintessence de l'enseignement soufi : Un disciple constata un jour qu'il ne progressait pas. Il interrogea son shaykh. Celui ci lui répondit : "Il faut que tu te considères le moins parfait de tous les disciples ". Lorsqu'il se présenta à nouveau devant son maître avec ce nouvel état d'âme, ce dernier lui dit : "C'est bien ! Maintenant il faudrait que tu aies la même sensation vis-à-vis de tous les musulmans". Il ne cessa de revenir vers son maître s'entendant dire : "Maintenant, il faudrait que tu ressentes que tu es moins que tous les juifs et chrétiens réunis", puis "le moins parfait de toutes les êtres humains". Lorsque finalement le disciple intériorisa de manière définitive ces sentiments successifs, son shaykh lui dit : "je peux désormais t'être utile, tu es prêt à recevoir.. ". C'est ce sentiment d'humilité extrême qui caractérise le disciple sincère car il se considère le moins parfait, le plus malade (entendu les mauvais penchants de l'ego : jalousie, égoïsme, orgueil, concupiscence..) de tous les êtres humains, et qu'il doit donc travailler sur lui (sous la direction d'un maître vivant authentique) pour corriger ce qui, en lui, est en contradiction avec la quête de la vérité. Celui qui aurait un sentiment contraire à celui-ci ne progressera jamais.
- Enfin les membres d'une secte sont tous soumis à une idéologie coercitive et manipulatrice ce qui n'est décidément pas le cas des disciples d'une communauté soufie qui ont chacun une approche et une évolution spirituelle spécifique ne rentrant dans aucune espèce de "moule" ou de schéma préétabli.

Selon le psychiatre Jean-Marie Abgrall la manipulation propre à une secte s'articule en trois temps, démarche d'approche et de séduction, démarche de persuasion visant le futur adhérent qui n'est en aucun cas informé du fonctionnement du groupe, ni de ses référents idéologiques, démarche coercitive enfin visible à travers l'emprise importante qui est exercée à chaque fois que l'adepte exprime sa propre opinion. Rien de tout cela dans une voie soufie qui est le résultat d'une recherche personnelle et autonome visant l'approfondissement de sa propre foi sous la direction d'un éducateur spirituel (un shaykh reconnu) qui n'est ni un despote ni un "gourou".
Les exemples de sectes abondent en Occident. Au terme d'une étude approfondie, une commission parlementaire française a établi en 1996 (rapport parlementaire Gest/Guyard de 1996) une liste détaillée des sectes existantes en France (voir le site de l'Unadfi : www.unadfi.org). Sans être exhaustif, on retiendra la tristement célèbre organisation du temple solaire, le mouvement hare krishna, le land mark éducation, les témoins de Jéhovah, l'église du christé
En terre d'Islam les sectes les plus connues remontent au Moyen âge. Ce fut le cas de la fameuse secte dite des assassins (hashshâshîn), secte ismaélienne des nizârites, qui se caractérisait par un activisme forcené et meurtrier. De grands penseurs musulmans tels le soufi Al Ghazali ou Fakhr ad-Dîn Râzî les ont combattues à travers leurs écrits. Parmi les victimes assassinées, on compte le célèbre vizir Seldjoukide Nizâm al-Mulk, le sultan Mâlik Shal, deux califes abbassides et des milliers d'autres personnalités.

Pour conclure, on peut dire que si, selon les spécialistes de la secte, celle-ci est caractérisée par une triple destruction : de la personne (sur les plans physique, psychique, intellectuel, relationnel, social), de la famille (injures, séparations, embrigadement des enfants), de la société (en poursuivant une stratégie d'infiltration, en développant des pratiques illégales, en empêchant les adeptes d'exercer leur citoyenneté sociale, culturelle, civique) , une tarîqa soufie vivante est tout le contraire. Elle participe à la construction :
- de l'individu, un être qui cherche à soigner son intention afin que tous ses actes soient exclusivement guidés par la recherche de ce qui contente Dieu (et ce à quelque niveau que ce soit de son engagement social, économique, culturel ou politique),
- de la société en développant chez ses membres des valeurs et une éthique supérieure en raison d'une vigilance de tous les instants et en y insufflant un souffle de sacrifice, d'abnégation et finalement de réel patriotisme,
- de la famille en fortifiant les liens, en développant l'harmonie et l'amour. Un disciple me disait un jour : "Avec la voie, la relation avec mon environnement s'est améliorée. Je ressens l'harmonie et l'équilibre depuis que je suis dans la voie. Je pense même au mariage alors que je n'y ai jamais pensé avant. Ma mère m'a dit : je pensais t'avoir perdu et je t'ai retrouvé."

Par Rachid Hamimaz
Universitaire
Dernière édition: il y a 4 mois par Equipe.

Re: Une tarîqa soufie est-elle une secte? il y a 4 mois #1990

Un article toujours d'actualité!

up

Re: Une tarîqa soufie est-elle une secte? il y a 3 mois, 1 semaine #1997

Egalement un très bel article répondant à ce sujet:
www.saveurs-soufies.com/le-tassawuf-souf...istoire-et-evolution
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