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 Savants de L'Islam


Voici des Témoignages des savants de la communauté islamique des anciens jusqu'à nos jours sur le “ tassawwuf ”( relatant la nécessité du “ tassawwuf ”pour vivifier les coeurs et éduquer les âmes ).


 1-L’Imam Malik a dit :
Celui qui pratique le soufisme sans le Fiqh est un hérétique (zindîq). Celui qui pratique le Fiqh sans le soufisme est un pervers (fâsiq). 
Et celui qui unit les deux est le parfait réalisé(tahqîq).


2-L’Imam Shafi’ a dit :
J’ai fréquenté des soufis et j’ai tiré profit de ce (compagnonnage) à travers trois de leurs paroles :
*   Le temps est comme une épée, si tu ne le coupe pas, il te coupe.
*   Si tu n’occupes pas ton âme avec la vérité, elle t’occupe avec l’erreur(ce qui est vain).
*   Le manque de protection(une totale indigence ou pauvreté) .
 Il a dit aussi :
“ j’ai aimé trois choses de votre religion :le fait de ne pas imposer ce qui est (trop) difficile,que les gens se réunissent dans la douceur,(l’amabilité), la suivance (l’imitation) de la voie des gens de “ tassawwuf ” ”.     


3-
L’Imam Ahmed, avant la compagnie des soufis a dit à son fils :  “ Oh ! mon fils, sois avec ceux qui étudient le Hadith, et loin des assemblées de ceux qui se nomment soufis. Car parmi eux, certains ignorent les principes de la religion. Alors, il fut le compagnon de Hamza Al Bagdadì, le soufi; et il connut les états spirituels des initiés et il dit à son fils :  “ Sois dans les assemblées de ceux qui sont soufis,(al qawm), car par leur fréquentation la science, la vigilance intérieure(al mourâqabah), l’humilité( al khashiyah), le renoncement(al zuhd), et l’aspiration spirituelle augmentent. ”  
  On a rapporté que l’Imam Ahmed Ibn Hanbal a dit des soufis :  “ Ne sais-tu pas que parmi les groupes, le meilleur est le-leur ?
  On a dit : mais, ils font le samâ(chants) et connaissent l’extase(al wajd, al jadb), il a dit : “ Ils appellent à se réjouir en Allah... ”
 


4-
Quant à Abu Hamid el ghazalì, la preuve de l’islam , il a rapporté dans son ouvrage “ Al munqidh min- al-dalal ” sur les soufis, les conduites, leurs voies et les moyens d’aller vers Allah, ce qui suit :
    “ Sache avec certitude que les soufis suivent tout particulièrement la voie d’Allah ;leur conduite est parfaite, leur voie droite, leurs caractères purs et vertueux. que l’on additionne donc la raison des raisonnables, la sagesse des sages, la science des docteurs  de la loi ! Peut-on alors améliorer leur conduite ou leurs caractères ? sûrement pas ! car tout ce qui en eux bouge ou repose, extérieur ou  intérieur, s’allume à la flamme de la prophétie dans sa niche. Et il n’est  d’autre lumière, sur la face de la terre plus pure et plus claire que cette lumiére...
     “ Que dire d’une  voie où la purification consiste, avant tout, à nettoyer le cœur de tout ce qui n’est pas Allah, qui débute par l’état de sacralisation qui ouvre la prière, par la fusion du cœur dans la mention d’Allah( bi-zikr Allah), et qui s’achève par le total anéantissement en Allah(al-fanâbi-l’koulliya fì Allah).   



 5 - Le très grand savant, le célèbre commentateur du Coran, l’imam Fakhr-ud-din al-razi a dit dans son livre sur les fondements de la séparation entre les musulmans et les associateurs (al-mushrikin) ; au chapitre concernant les états spirituels des soufis : “ Sache que parmi les nombreuses sectes qui se séparent de la communauté, il ne faut pas mentionner les soufis, c’est là une faute (une erreur) car il ressort de leurs paroles que la voie de la connaissance d’Allah est une purification et un dépouillement de toutes les attaches mondaines et grossiers... c’est une excellente voie... ”. Il a dit aussi : “ Les gens du Tassawwuf s’occupent à la méditation et à épurer l’âme de ses attaches corporelles. Ils combattent par la retraite intérieure et l’invocation (Dikr) d’Allah... et ils suivent (les Soufis) la politesse (al adab) avec Allah. Et ils sont le meilleur groupe parmi les hommes. ”
 


6 - L’Imam Nawawi a dit dans sa Risalat : “ Les fondements de la voie soufie sont cinq :
·        La piété (soumission) à Allah en secret et en public.
·        La suivance de la Sunnah dans ses paroles et ses actes.
·        La satisfaction à l’égard d’Allah dans la nécessité (le peu) ou l’abondance (al kathir).
·        Etre égal avec le créateur dans le bonheur comme dans le malheur.
·        Revenir à Allah dans la joie ou l’adversité.
 


7 - Dans son ouvrage de Fatwa (magmu fatawi) l’Imam Ibn Taymiyah a dit au sujet des Soufis :  “ Ceux qui sont dans la droiture parmi les salikin (les itinérants, les initiés) comme les plus célèbres parmi les maîtres anciens : “ Ibn `Ayad, Ibrahim Ibn-Adham, Abi Souleyman Darani, Ma`rouf Karkhi, Sari Saqati, Junayd et tous les autres, ainsi que Abdel qader Jilani, Cheikh Hamid et les autres jusqu'à nos jours, ne cherchent pas dans leur conduite à voler dans les airs, ou a marcher sur l’eau et à s’éloigner des prescriptions et des interdits de la loi ; mais au contraire, ils pratiquent les choses ordonnées (par Allah) et ils repoussent les choses défendues (interdites) et cela jusqu'à la mort. Et cela est la vérité telle qu’elle est dans le livre, la Sunnah, le consensus des anciens et cela (est le cas) de leurs nombreuses paroles.
 


8 - Le Cheikh Rachid Rida a dit : “ Certes, les Soufis se distinguent (s’isolent) par un pilier (Rukn) noble parmi les piliers de la religion. Il est l’éducation en science, en caractère, en réalisation véritable, ainsi que les sciences dont les maîtres traitent dans leurs livres le montrent concernant les caractères nobles et l’examen (al muhasabat) de l’âme...



 Des Coeurs qui ont embrassé la vérité


 Figures Culturelles



Eva de Vitray-Meyerovitch: L’autre visage de l’Islam
Un chant comme viatique

Beaucoup d’Occidentaux, certains des plus illustres, se sont convertis à l’Islam suite à leur découverte émerveillée de la vie et de l’œuvre de grands mystiques musulmans.
Ce fut le cas de Eva de Vitray-Meyerovitch, née en 1909 dans une famille catholique de l’aristocratie française, et qui vient de décéder récemment.
Le nom de son "passeur" à elle : Jalâl ad-Dîn ar-Roûmi (m. 1273), le plus grand poète mystique de langue persane.
Dans son introduction au Mémorial des Saints, Eva de Vitray, après avoir cité plusieurs définitions du soufisme, conclut :
"Peut-être pouvons-nous simplement définir le soufisme comme l’intériorisation vécue de l’Islam".
Dans une série d’entretiens publiés sous le titre : "Islam, l’autre visage", nous trouvons une explicitation de ce qu’entendait l’auteur par "intériorisation" de l’Islam. Trois idées fondamentales s’en dégagent.
At-Tawhid (L’unité)
Au niveau de la foi, la donnée fondamentale de la révélation coranique a trait à l’Unité, at-Tawhid. Unité de Dieu, auquel rien ne doit être associé, ni métaphysiquement, ni psychologiquement.
De là, il en découle l’Unité fondamentale de toutes les révélations, au-delà des formulations différentes, selon les peuples et les époques. Par sa signification étymologique, l’Islam, "soumission" (ou "remise") à Dieu, exprime cette Unité et acquiert de fait une dimension supra-confessionnelle.
La formule de la Chahâda, le témoignage musulman, rappelle et actualise cette soumission car, selon le Coran, celle-ci a eu lieu au-delà du temps. Dieu interroge les hommes non encore créés, alors qu’ils sont dans les reins de l’Adam primordial. Il leur demande : "Ne suis-je pas votre Seigneur ?". Et ces êtres, qui sont encore dans la pensée de Dieu, répondent : "En vérité, Tu l’es".
Les Sûfis musulmans ont longuement médité ce verset. C’est ainsi que Roûmi distingue dans l’homme entre son petit "moi" de la vie quotidienne et son "moi" supérieur, le grand "Soi". Une distance immense, "plus grande que la mer" écrit-il, sépare ces deux "moi" qui, ajoute-t-il, ont néanmoins la possibilité de fusionner dans une supra-conscience qu’il appelle : Sirr. C’est le secret de l’homme, l’étincelle divine qui est en lui, qu’il oublie souvent, mais qui ne s’éteint jamais.
Ach-chawq (L’essentiel désir)
La profonde soif d’absolu, le chawq, ce désir essentiel de la Face de Dieu, c’est le premier pas sur le sentier sûfi. Alors commence une nouvelle orientation de l’âme, alors, dit Roûmi :
"Dans le cœur passe une image : "Retourne vers ta source". Le cœur s’enfuit de tous côtés, loin du monde des couleurs et des parfums, en criant : "Où donc est la source ?" et en déchirant ses vêtements par amour".
C’est ce qu’on lit dans les Odes Mystiques de Roûmi, traduites par Eva de Vitray.
Jalal ad-Dîn ar-Roûmi est aussi le créateur du Sama’, une danse cosmique sacrée perpétrée jusqu’à nos jours par la confrérie des derviches tourneurs qu’il avait fondée.
Pour lui, plus qu’une danse, c’était une liturgie ; de même que la musique, qu’il considérait comme une forme de la prière. Eva de Vitray rapporte la réponse faite par Roûmi à un ami qui, entendant l’appel à la prière, lui demanda d’interrompre un concert auquel ils assistaient : "Non pas, car ceci est aussi une prière. Toutes deux s’adressent à Dieu. Il veut l’une extérieurement pour Son service, et l’autre intérieurement pour Son amour et Sa connaissance". On sait aussi les si vastes perspectives anthropo-cosmiques qu’Ibn Arabi a ouvertes à la prière qu’il qualifiait d’"entretien intime", mounâjât, entre la créature et son créateur. C’est dans le sillage de ces grands maîtres qu’Eva de Vitray écrira son livre : "La prière en Islam".
"Le centre de la roue"
Dans l’œuvre des grands sûfis musulmans on trouve, avant la lettre, un véritable œcuménisme. Un œcuménisme qui a fasciné Eva de Vitray et dont elle parle en ces termes :
"Sans le savoir très clairement, c’est ce que je cherchais : un œcuménisme qui ne soit pas un syncrétisme. Je pense que chacun doit aller jusqu’au bout de sa tradition. Alors et alors seulement, quand vous arrivez au centre, vous retrouvez les autres".
Ce symbole de la roue est le grand symbole des Sûfis. Et le centre immuable de cette roue, c’est, on y revient, cette attitude fondamentale d’abandon, d’acceptation, de remise à Dieu :
"Dans votre acceptation, vous retrouvez tous les autres, venus de toutes les traditions".
Tel est l’enseignement qu’Eva de Vitray a reçu auprès des Sûfis. Il a illuminé sa vie et elle n’a cessé, devenue à son tour "passeur" entre les diverses cultures et traditions spirituelles, de le transmettre à travers tous ses écrits.
Mohamed LEFTAH
Le Temps du Maroc
Du 20 au 26 Août 1999 - N°199


Tradition (René Guénon) 

La Rédaction de La Règle d'Abraham exprime son attachement à la notion de tradition telle qu'elle a été redéfinie par René Guénon au XXème siècle. Dans son essence, celle-ci désigne toutes formes révélées dont la fonction est de transmettre la totalité d'un Message divin à travers le temps. Dans le contexte particulier des monothéismes ce message comprend une dimension secrète, ésotérique, et une dimension religieuse exotérique, formant un tout indissociable. L'exemple de la Cabale dans le judaïsme ou du soufisme en Islam fait état de ce lien profond qui unit ces deux composantes de la Révélation. Cela dit, chaque forme traditionnelle peut également être envisagée comme étant la manifestation adaptée et spécifique d'une Tradition originelle, véritable Dépôt primordial de la Science Sacrée. Ainsi la Tradition est-elle à la fois immuable et soumise aux lois cycliques, ce qui nécessite en conséquence la prise en compte des contingences par la Providence et par les instances spirituelles chargées de la représenter dans notre monde.
Ajoutons que, de notre point de vue, la notion de Tradition est entendue en un sens purement spirituel, sans lien avec certaines mouvances politiques néo-droitières, parfois plus ou moins associées à l'idéologie nazie qui fut, notons le, largement influencée par l'occultisme et le théosophisme. Or, si on sait quel role a joué R. Guénon dans la dénonciation de ce dernier, on sait moins qu'il mit nettement en cause, dès 1930, les "racistes allemands" à propos de leur utilisation arbitraire et antisémite du svastika (leSymbolisme de la croix, chap.X, n.2).Maintenant, que beaucoup s'efforcent de récupérer son oeuvre dans divers milieux ultra conservateurs, implique nécessairement une incompréhension radicale de celle-ci.

René Guénon est né à Blois le 15 Novembre 1886, il meurt au Caire le 7 Janvier 1951.
Véritable rénovateur de la pensée traditionnelle, son œuvre est inclassable et extraordinaire au sens propre, sans équivalent connu jusqu'à ce jour.
Pour une biographie, voir La vie simple de René Guénon, de Paul Chacornac. Editions Traditionnelles.
Concernant cet auteur on peut consulter La Règle d'Abraham n°1 :
" La fonction d'Abraham et l'Occident : René Guénon et L'Emir Abd-el- Kader " article de Ch.A.Gilis.
voir aussi l'Editorial de P.Geay
voir aussi "Hermès Trahi, Impostures philosophiques et néo-spiritualisme d'après l'œuvre de René Guénon ". P.Geay. Dervy 96

Une thèse inédite
Les fondements culturels de l’autoritarisme

  Le soufisme, mystique musulmane, fait son apparition dans le monde islamique déjà à partir du IIème siècle de l’hégire en Iraq et en Syrie dans un milieu orthodoxe sunnite. Les précurseurs véritables de cette tendance spirituelle avaient alors pris une attitude ascétique dans une société qu’ils voyaient se laïciser et dont la pensée leur semblait se tourner exclusivement vers le juridisme et l’exégèse coranique littérale. C’est, en effet, avec la constitution de l’empire, surtout avec les bouleversements économiques, sociaux et idéologiques conséquents à celle-ci, que la communauté s’est essentiellement préoccupée de la direction politique et de la chose temporelle au détriment cette fois des véritables valeurs qui ont été à la base de sa vie religieuse, pour se tourner vers une vie matérielle qui se modernisait de jour en jour.
"Je tâche de faire monter ce qui est divin en nous vers ce qui est divin dans le tout". (Plotin)
Face à cette mutation qui a commencé de s’opérer dès les Omeyyades pour atteindre son apogée avec l’avènement des Abbassides, les Soufis les plus radicaux prennent alors une attitude de rupture et se déclarent étrangers (ghuraba’) à un monde qu’ils estiment matérialiste et corrompu par un pouvoir mû par les seuls intérêts politiques généralement au nom de la religion même. Outre le pouvoir, ils rejettent également une société dont ils jugent les normes en contradiction avec l’idéal islamique "ibaha" ou permissivité, prônent le dépouillement et le renoncement en adoptant un habit généralement de simple laine, l’errance (siyaha), et souvent l’absence d’activité régulière pour s’en remettre totalement à Dieu dans leur conduite d’ici-bas (tawakkul). Cette auto-exclusion atteint parfois, chez les plus rigoureux parmi ces ascètes, jusqu’au rejet de certaines obligations cultuelles (fara’id) comme la prière du vendredi, pourtant si importante en Islam et à laquelle le Coran ne manque pas d’inciter fortement.
La conjoncture, c’est-à-dire une société qui s’organise et se modernise en faisant peu cas en pratique des valeurs religieuses et spirituelles, n’allait pas sans isoler la vie de ces mystiques dans leur expérience personnelle qui s’opère par une migration à l’intérieur de soi en quête d’un absolu en opposition totale avec des institutions globales qui se laïcisent et des institutions religieuses qui se miniaturisent quelque peu.
Cette expérience se fera alors en termes psychologiques et cherchera une expression propre et un vocabulaire spécifique qui n’est surtout pas ce lexique religieux auquel la société aurait affecté des emplois et un répertoire d’images et de légendes qui l’auraient éloigné de son sens premier. Vu son caractère indicible et ineffable, cette expérience fait recourir le mystique au langage de la sensation, ce qui lui permet d’une part d’établir toute la distance qui sépare le discours conventionnel utilisé par la société de la réalité vécue, et de mesurer d’autre part ce décalage de sens en donnant lieu dans le cas du soufisme musulman, d’abord au langage extatique de la spiritualité souvent exprimé par les transes (chatahat) et le sama’ (le chant liturgique).
Ce côté psychologique va caractériser très tôt le soufisme qui, outre un côté théorique ou spirituel renvoyant à la doctrine, allait adjoindre la voie expérimentale où s’entremêlent leur état d’âme et leurs attitudes éthiques. Si la doctrine peut faire l’objet de polémique et de controverse, la voie elle, ne peut souffrir de discussion d’aucune sorte.
On peut illustrer cette vérité par un exemple rapporté par Al-Junaïd. Des personnes s’adressant à Al-Sarie (oncle et maître de Junaïd) pour s’enquérir de l’amour (divin), celui-ci leur indique alors son neveu qui se met à développer cette notion à partir des principes appris auprès de son maître. Mais l’oncle, loin d’être convaincu par les développements du neveu, découvrit un bras décharné dont la peau collait à même le fémur puis dit : "L’amour, c’est cela même ce que tu vois".
De cette époque des origines du mysticisme musulman, il ne reste que quelques traces écrites telles que les fragments de propres d’Abd Al-Wahid Ibn Zayd et des poèmes d’amour de Rabi’a Al’Adawiya (voir encadré) rapportés dans des ouvrages postérieurs. Il s’agissait alors essentiellement d’une mystique vécue plutôt que pensée, purement pratique plutôt que doctrinale.
Dispersés dans l’ensemble du Proche-Orient, ces mystiques, se rassemblant autour de maîtres réputés tels que Junaïd (910 J.-C.) et Tustari (896), commencent à former des écoles où se trouvent développés puis consignés dans des traités les thèmes de l’expérience mystique. C’est donc dans des centres comme Baghdad et Bassora, creusets intellectuels et carrefours des civilisations diverses que le soufisme historique allait se développer en tant que doctrine pour parvenir aux régions les plus éloignées de l’empire.
Certes, le mysticisme est un phénomène universel et tout être sur terre peut ressentir ce besoin d’emprunter l’échelle de l’Ascension (mi’raj) pour parvenir à l’absolu dans sa quête spirituelle. Il puise ses racines dans une tendance foncière de l’homme à rechercher, comme dit J.L Michon dans son ouvrage consacré au soufi marocain Ibn Ajiba : "La cause première et la fin dernière de son existence, puis à vouloir s’unir à cette cause lorsqu’il en a pressenti ou reconnu la présence". En témoigne ce passage du "Journal" de Julien Green et qui rejoint le monisme absolu de Ibn Arabi (Wahdat-al-Wujud) : "18 décembre 1932. Tout à l’heure, sous un des portiques du Trocadéro, je m’étais arrêté pour regarder la perspective du Champ-de-Mars. Pendant deux ou trois secondes, j’ai vécu toute une partie de ma jeunesse. Cela m’a fait une impression étrange plus pénible qu’agréable. Cependant, il existait un accord si profond entre moi-même et ce paysage que je me suis demandé s’il n’était pas délicieux de s’anéantir en tout cela, comme une goutte d’eau dans la mer, de n’avoir plus de corps, mais juste assez de conscience pour pouvoir penser : - Je suis une partie de l’univers. L’univers est heureux en moi. Je suis le ciel, le soleil, les arbres, la Seine et les maisons qui l’abordent". Ces accents ressemblent étrangement aux chants lyriques du poète indou Rabindranah Tagore.
Quoi qu’il en soit, il nous paraît certain que les premiers mystiques de l’Islam avaient puisé leurs attitudes ascétiques, leur renoncement au monde et l’anéantissement en soi de leur personne dans la tradition islamique : le Coran, la vie du Prophète en tant que modèle et celle de certains de Ses Compagnons.
En effet, dès l’avènement des Omeyyades à la tendance mondaine de la recherche des biens terrestres, née des richesses acquises grâce aux conquêtes, allaient s’opposer la tendance du renoncement et celle de la quête d’un idéal spirituel dans la voie de Dieu. Une tradition rapportée par Ibn Dawud dans ses Sunan (Livre des traditions) nous narre le désaccord qui a opposé le pieux Abu Darr Al-Ghifari à Mu’awiya, sous le troisième calife Uthman, au sujet du verset où Dieu dit "Et ceux qui amassent l’or et l’argent et qui ne le dépensent pas dans la voie de Dieu, annonce-leur un châtiment douloureux" (9 - v.34). L’homme d’Etat Mu’awiya aurait estimé que l’avertissement ne s’adresserait qu’aux chefs cupides des autres religions que ce verset coranique avait fustigés et ne pouvait nullement s’appliquer aux conditions de l’Etat musulman, et que nous pouvions donc employer "ces richesses" pour l’édification et le triomphe de l’empire.
Le pieux dévot Abu Darr, pour sa part, voyait que l’avertissement englobait également les chefs musulmans. L’exemple d’Abu Darr n’était nullement isolé. Nombreux, en effet, étaient les ascètes de la première époque dont l’enseignement s’était transmis de génération en génération, de l’époque de Hassan Al-Basri, connu pour son ascétisme légendaire, jusqu’à l’apparition des premiers mystiques dans les grands centres de l’empire. On peut donc considérer comme valable l’opinion inlassablement répétée par les Soufis que, pour revivifier la spiritualité, mettre en garde contre une mondanité croissante et rassembler les Musulmans désormais dispersés, d’authentiques maîtres portèrent le flambeau de la perfection spirituelle allumée par le Prophète et qu’ils transmirent, après sa mort, à l’élite de la nation. Cette évolution est si bien décrite par Abu Bakr Al-Balabadhi, mystique de Boukhara (990 après J.-C.), dans son ouvrage sur la doctrine des Soufis : "La première personne ne cessait d’exhorter celle qui était restée derrière, ceci par la langue des seuls actes, sans qu’il soit besoin de paroles. Puis le désir diminua, la volonté faiblit et ce fut alors qu’apparurent les questions et les réponses, les livres et les traités".
Aujourd’hui, dans sa course effrénée vers l’acquisition des biens, le matérialisme règne en maître absolu et le veau d’or est le dieu qui manipule le monde actuel soumis à son seul pouvoir.
Les bouleversements que le monde est appelé à vivre, avec le phénomène de la mondialisation et de l’extraordinaire essor technique, menacent les sociétés dans leur identité et les éloignent certes de toute spiritualité si nécessaire à la survie de l’Homme, aujourd’hui encore plus que par le passé.
L’Homme est appelé à contrôler cette course folle afin de la maîtriser. Les attitudes éthiques enseignées par le soufisme ne constituent-elles pas un des instruments de cette maîtrise, un moyen de mieux parcourir un avenir qui risque à chaque instant d’échapper à l’humanité et de l’emporter dans un tourbillon vers de sombres abysses ? La quête de l’absolu, bien que fortement souhaitable, à travers la libération de l’Homme des entraves du matérialisme est-elle encore possible aujourd’hui ? La question se pose avec beaucoup d’acuité et d’urgence.
Mustapha EL KASRI

L’amour (divin)
chez les Soufis


Pour Toi j’éprouve deux sortes d’amours
Celui du passionné et un autre parce que Tu en es digne
Le premier pour m’invoquer de Toi en dehors de tout autre,
Le second pour lever le voile qui Te cache à mes yeux.
(Rabi’a Al’Adaouya)

Demain, quand l’homme et la femme entreront dans l’assemblée du jugement, les visages seront jaunes pour crainte du compte à rendre. Je me présenterai à Toi, tenant mon amour à la main, et je dirai : "mon compte doit être jugé d’après lui".
(Jalal Eddine Erroumi)

Le Temps du Maroc
Du 25 Février au 02 Mars - N° 226



 
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