En effet, il est dit dans les « sagesses célestes » du cheikh al 'alawi « Ta nature intérieure devient la même que celle de ton compagnon. Fréquenter quelqu'un, c'est devenir comme lui ».

Abou Madyan al ghawth nous indique quant à lui « Les gens ne se sentent bien qu'en compagnie de ceux qui leur ressemblent, et on prend ses amis pour modèles ».

La fréquentation se traduit forcément par une affinité, au moins d'une certaine façon. Quelqu'un dit un jour à un connaissant: « les gens du commun disent beaucoup de bien de toi ». Ce dernier pleura et répondit: « Alors c'est qu'ils ont trouvé en moi quelque chose d'eux mêmes ! ».

Il en résulte qu'il existe nécessairement une affinité entre les gens qui se côtoient. L'un d'eux raconte : « Au cours d'une pérégrination, je tombai en chemin sur un corbeau et une colombe qui s'en allaient ensemble; je m'en étonnai beaucoup, s'agissant de deux espèces distinctes. Qui se ressemble s'assemble, et en quoi se ressemblent ils ces deux là ? Je m'approchai donc pour tirer cela au clair, et je vis que tous les deux avaient une aile brisée; je compris alors que ce handicap qui leur était bien commun, expliquait la raison de leur affinité et de leur association ».

C'est la raison pour laquelle il convient pour le musulman de soigner ses fréquentations, de faire en sorte de fréquenter les bien aimés de Dieu, ceux par lesquels la foi se renouvelle, et d'éviter les fréquentations néfastes pour le cœur, celles qui l'endurcissent et l'obscurcissent. En effet, prendre pour habitude de se mêler et de fréquenter abondamment ceux dont on constate qu'ils sont pour nous un danger par leur comportement, leurs paroles ou leurs actes, peut influer grandement sur le cœur.

Prendre place dans des assemblées où l'on pratique la médisance ou la conjecture, où l'on minimise les actes de piété, où l'on s'adonne aux choses mauvaises et interdites est déjà un pas vers l'endurcissement du cœur.

Le Messager de Dieu - paix et bénédictions sur lui – nous enseigne : « Le compagnon pieux est tel le détenteur de musc, si tu n’en reçois rien, tu profiteras au moins de son parfum. Et le compagnon pervers est tel le forgeron actionnant son soufflet, si sa suie ne t’atteint pas, tu souffriras de sa fumée. »

Cette parabole illustre le cas de l'homme séparé de Dieu et plongé dans les rivières de la transgression, sa fréquentation est nuisible et totalement inutile, car s'il ne te brûle pas avec son feu, c'est à dire sa désobéissance, ses étincelles et son odeur pestilentielle te portent préjudice, du fait que tu le fréquentes. Le simple fait de côtoyer quelqu'un peut se traduire par une modification de l'être, qui s'approprie les caractères de ceux qui l'entourent.

On pourrait objecter à ces recommandations qu'il convient justement de fréquenter les désobéissants afin de pouvoir leur inspirer l'obéissance et la droiture, et de les arracher à leur état. C'est là le propre des hommes stables, des connaissants qui parfois ont même plus d'égards pour les pécheurs que pour les gens vertueux ! Mais cheikh al 'alawi réplique à cette objection que ces « connaissants » ont suffisamment de certitude et de stabilité pour ne pas sombrer dans l'insouciance !

Il s'adresse au lecteur en ces termes: « le seul que tu aies à guider, c'est toi même ! Tu n'arriverais pas à préserver ta pratique religieuse à leur contact, alors comment pourrais tu les guider ? C'est leur comportement qui aura raison du tien, et non l'inverse, parce que leur état est bien plus enraciné en eux que le tien ! « le feu de l'enfer est entouré de passions capricieuses », auxquelles ceux qui y sont destinés ne sauraient renoncer quoi qu'il arrive, en revanche ton paradis « est environné de désagréments », et la plupart des évènements qui surviennent dans ton existence n'ont d'autre raison que de te détourner de Dieu ».

Ainsi convient il pour le musulman d'assainir ses fréquentations, de s'isoler de ceux qui pourraient lui être néfastes, au contact desquels il sent son cœur s'endurcir et sa vigilance diminuer….

Rumî compose quant à lui ce très beau quatrain :

J'ai dit: "Ne te tiens pas triste auprès du Bien Aimé,
Ne reste qu'avec ceux dont le coeur est tendre et doux
Quand tu entres dans le jardin, ne vas pas vers les épines
Ne reste qu'avec les Roses, les Jasmins et les Eglantines."

Il va de soi, enfin, que la meilleure des fréquentations, est celle des gens de Dieu, celle du maître en premier lieu, celui là même qui éduque par un simple silence, par un simple regard, mais également celle des disciples, qui sont pour nous une source perpétuelle d'enseignement, d'amour et de soutien.

Sidi Hamza nous dit au sujet de la fréquentation des disciples:

« Chaque disciple est un antidote pour un autre disciple. Chacun est fort sur un point où l’autre est faible et peut ainsi l’aider à surmonter des difficultés. »

Cheikh Abou Madyan al Ghawth nous livre à ce sujet un très beau poème :

La vie n'est agréable qu'en compagnie des disciples.
Ils sont les princes, les suzerains et les sultans.
Fréquente les et fais preuve d'éducation en leur compagnie,
Et s'ils te laissent de côté, n'en éprouve pas de ressentiment.
Sois toujours avec eux et profite du moment.
Sache qu'ils n'agréent que celui qui est vraiment avec eux.
Garde le silence, à moins qu'on ne te pose une question,
Et si c'est le cas, réponds: « je n'en sais rien ».
Utilise l'ignorance comme voile de protection.
Ne vois de défauts qu'en toi même,
Convaincu qu'ils sont évidents mais qu'Il les masque.
Baisse la tête et demande pardon sans raison,
Sois objectif avec toi même et sache t'excuser.
Et si tes défauts apparaissent, reconnais les sans hésiter,
T'excusant pour ce qui est en toi et sort de toi.
Dis: « votre serviteur implore votre pardon,
Alors excusez le et ayez pitié de lui, mes frères ».
Personne ne te traitera mieux qu'eux,
Car c'est leur nature qui le veut, alors ne crains rien.
Mets toi toujours à leur service,
Aussi bien matériellement que spirituellement,
Et baisse le regard si tes yeux croisent les leurs.
Vise à être en harmonie avec le maître,
Et peut être que les traces de son agrément se verront sur toi.
Fais preuve d'entrain et d'application à son service,
Et ne t'en lasse pas, peut être sera-t-il content de toi,
S'il est content de toi, le Créateur le sera,
Et ta fidélité envers lui sera agréée de Dieu.
Alors fais attention à ne jamais y renoncer.
Saches que les traces de la voie ont été effacées,
Tu vois aujourd'hui comment sont ceux qui prétendent la représenter.
Quand les verrais je ? Et comment pourrais je les voir de mes yeux ?
Quand mon oreille entendra-t-elle parler d'eux ?
Qui m'aidera et comment quelqu'un comme moi pourrait il
Etre comme eux et s'abreuver à des sources pures et limpides ?
Ceux que j'aime le plus, qui sont pour moi les plus doux
Et les plus nobles de caractères, ne sont qu'un petit groupe parmi eux.
C'est un peuple de noble nature, et où qu'il demeurent,
Dans ce lieu sur leurs traces perdure ce parfum qui est le leur.
Grâce à leur noblesse, le soufisme guide par un seul coup d'oeil,
Leur façon d'unir les coeurs m'apparait très clairement;
Ils ont toute mon affection et tout mon amour,
Eux qui sont fiers de celui qui est plein de gloire
C'est en étant avec eux que je trouve la compagnie de Dieu.
Avec eux les fautes sont pardonnables et pardonnées.
Que la prière soit sur le prophète élu, notre suzerain Muhammad,
Le meilleur de ceux qui se consacrent à Dieu et s'acquittent de leurs devoirs."

Qu'Allah purifie nos coeurs et nous offre la meilleure des compagnies !