Dans cet article, dont nous avons publié la première partie la semaine dernière, M. El-Mustapha Azzam essaie de montrer certains des bienfaits du compagnonnage d’un maître vivant réalisé. Moins de trois ans après sa rencontre avec son Shaykh, Ibn Ajiba (1747-1809) va produire ses œuvres les plus remarquables parmi lesquelles les commentaires de la prière dite "mashishiya"

Le commentaire des Hikam

La première remarque que suscite le titre du commentaire des Hikam par Ibn Ajiba est cette idée "d’éveil des aspirations " ("Iqâd al-himam… ", ce qui donne le ton de l’ambition affichée par l’auteur, celle que l’ouvrage a une fonction éducative, tournée vers l’action. C’est un peu comme si Ibn Ajiba s’inspirait de cette sapience d’Ibn Ata Allah (m. 709/1309) : "Ne prends pas pour compagnon celui dont l’état ne t’éveille pas et dont les paroles ne te montrent pas la voie vers Dieu".

Ibn Ajiba affiche clairement sa "méthode" lorsqu’il décrit le soufisme comme "des saveurs et des rencontres extatiques (wijdân)". Cette science n’est pas issue des livres ou de citations d’auteurs mais au contraire de la proximité et du compagnonnage des "gens du goût et de la perfection".

Ibn Ajiba témoigne lui même que le fait qu’il ait rencontré un shaykh éducateur a eu des effets remarquables sur son interprétation des Hikam et sa capacité à produire de nouvelles sapiences issues de cette compréhension lumineuse.

Le premier secret de cette ouverture lumineuse dans la compréhension se trouve selon Ibn Ajiba, dans l’autorisation (idhn) de son shaykh Al-Bûzîdî. C’est ce dernier qui lui a demandé de commencer cette entreprise difficile du commentaire des Hikam. Dans ce sens, Ibn Ata Allah déclare : "Celui qui a été autorisé à parler, charme par ses paroles les oreilles des créatures, et ses allusions subtiles leur deviennent sensibles".

Le second secret de ce commentaire est le fait qu’Ibn Ajiba s’en remet à Dieu car il n’y a de force et d’état que par Lui. Même ce sentiment du cœur, l’auteur ne se l’approprie pas mais l’impute à son shaykh qui lui aurait dit de commencer le commentaire tout en s’en remettant à Allah. Preuve une fois de plus de l’infinie politesse qui caractérise les soufis.

La troisième clef de cette compréhension est l’ouverture (al-fath) divine. Après s’en être remis à Dieu, Ibn Ajiba parle de l’ouverture par Dieu des trésors de Sa connaissance et de Sa sagesse…". Le fait que l’auteur utilise "sagesse" et l’impute à Dieu signifie qu’Ibn Ajiba "s’abreuve" à la même source que l’auteur des Hikam.

On va donc assister chez Ibn Ajiba à un processus remarquable de commentaire inspiration générant des sagesses nouvelles issues de l’interprétation d’une hikma donnée. Voici quelques exemples.

S’agissant de la Hikma 1 :

"C’est le signe que l’on compte sur ses œuvres que d’espérer moins (dans la miséricorde divine) lors d’un faux-pas" on aura par exemple cette inspiration "la loi est que tu L’adores, la voie que tu Le cherches, la vérité que tu Le contemples ou que tu puisses dire : la loi est la perfection de l’extérieur, la voie est la perfection des esprits et la vérité est la perfection des secrets intimes ". Il dira aussi : "Si les secrets intimes se purifient les voilà remplies de sciences, de connaissances et de lumières". Cette Hikma 1’inspirera également une autre sagesse : "Le signe que tu t’en remets à Dieu dans tes actes est que ni ne diminue chez toi l’espérance lorsque tu fais un faux-pas ni n’augmente cette espérance lorsqu’ Il te comble d’un de Ses bienfaits".

Le commentaire de la Hikma 47 :

"Il n’est pas mince le mérite d’une bonne œuvre émanant d’un cœur ayant renoncé (aux biens de ce monde)
Il n’est pas considérable le mérite d’une bonne œuvre émanant d’un cœur désirant ardemment (ces biens) " va lui aussi générer de nouvelles sagesses inspirées : "Malgré que l’ascète est au milieu de toute la création il n’observe que le Créateur et Son décret" ou encore "l’important n’est pas dans le mouvement corporel mais il est au contraire dans la soumission des esprits (arwâh)".

On pourrait multiplier les exemples mais on aura compris que le travail d’Ibn Ajiba est loin d’être seulement un commentaire aussi profond soit-il mais une science inspirée jaillissant dans le cœur d’un homme à qui le compagnonnage a tout donné.

"Cette relation au shaykh est fondamentale. Essayons d’y voir clair ! Accompagner un être lumineux totalement immergé dans la réalité divine, mort à lui-même (dans le sens du célèbre hadith "mourez avant de mourir"), dépositaire de sagesses divines inépuisables ne peut que profiter au disciple sincère, assidu. Il n’est pas rare parfois de voir des disciples se parer de manière naturelle d’une ou de plusieurs qualités de leur maître : amour infini pour les créatures de Dieu, tolérance, miséricorde, sagesse quant à ce qu’il convient de faire. La clef réside dans le degré d’amour pour le maître réalisé, celui qui suit par les paroles et par l’état (hâl) le modèle du Prophète (que la paix de Dieu soit sur lui).

A un autre niveau, les états des compagnons ne peuvent être compris que comme le résultat d’un compagnonnage absolu, pur, dénué de tout intérêt autre que l’amour en Dieu. De Omar, le Prophète (sur lui la paix et la grâce de Dieu) dit : "Dans ma communauté, il y a des gens inspirés. Par Dieu Umar est l’un d’entre eux". D’un autre compagnon, il dit : "Chaque communauté a un garant (amîn) parmi ses membres. Quant au garant de ma communauté, c’est Abû ‘Ubayda Al-Jarrâh". Le Prophète était considéré par tous, avant même la révélation, comme l’amîn de son peuple. Voici donc un compagnon qui va se parer de cet attribut. Un troisième compagnon gagnera en science des commandements divins : "le plus instruit en matière de choses licites et illicites au sein de ma communauté, est Mu’âdh Ibn Jabal". De Jaafar, il dit un jour : "tu es celui qui, physiquement et par l’excellence du caractère, me ressembles le plus". En matière de science de l’exégèse, il dira d’Ibn Abbas : "Mon Dieu, instruis-le dans les choses de la religion et apprends-lui les subtilités de l’interprétation". A Hudayfa Ibn Yaman, le Prophète reconnut qu’il avait hérité du secret de la connaissance des noms des hypocrites mentionnés à plusieurs reprises dans le Coran sacré.

On peut multiplier les exemples, mais on comprendra, qu’aux yeux des soufis, le compagnonnage est la clef de toute "réussite spirituelle". Accompagner le Prophète ou ceux de sa communauté qui lui ressemblent le plus (les saints réalisés), c’est ouvrir la porte d’accès à des bienfaits inépuisables.


Mohammed El-Mustapha Azzam

Faculté des Lettres de Rabat