Dans cet article, l’auteur essaie de montrer certains des bienfaits inépuisables du compagnonnage d’un maître vivant réalisé. C’est moins de trois ans après sa rencontre avec son Shaykh, qu’Ibn Ajiba (1747-1809) va produire ses œuvres les plus remarquables parmi lesquelles les commentaires de la prière dite "mashishiya". On pourra sans peine reconnaître là les effets lumineux du compagnonnage spirituel qui confèrent aux écrits d’Ibn Ajiba une pertinence et une originalité incontestables.

Dans son commentaire de la "mashishiya", Ibn Ajiba décrit les moyens permettant de comprendre et de se réaliser à travers les sens grandioses de cette prière. S’agissant de sa lecture des sagesses d’Ibn Ata Allah, Ibn Ajiba va au fur et à mesure de son commentaire, "générer" de nouvelles sapiences selon un processus étonnant de lecture commentaire inspiration innovation.


Vérité mohammadienne et réalisation spirituelle à travers la prière "mashishiya"

La lecture et la méditation des textes sacrés sont, chez les soufis, un moyen visant la connaissance de Dieu. Aspirer à cette connaissance suppose la réalisation de certaines conditions en termes d’excellence des comportements. C’est vers ce but que les soufis vont progressivement tendre. C’est ainsi que la prière sur le Prophète (paix et grâce de Dieu sur lui) est pour eux un contact subtil entre l’âme de l’orant et celle du destinataire de la prière. Les profits de cette prière vont à ceux qui prient dans la mesure ou progressivement ils se parent des attributs de leur bien-aimé (le Prophète) et bénéficient de ses lumières. C’est ainsi que le disciple soufi multiplie les prières sur le Prophète car ce dernier est le médiateur, l’intermédiaire qui mène vers Dieu, celui qu’on cherche à aimer plus que quiconque, amour sans lequel toute foi demeure incomplète (cf. célèbre Hadith). Au fur et à mesure que le contact "s’intensifie " avec l’âme du destinataire de la prière, l’orant se représente les qualités du Prophète, son esprit (a-rûh) et finit par le voir soit en rêve, soit à l’état de veille aussi nettement que le soleil. C’est ce que les soufis appellent la "vision prophétique".

C’est ainsi que la prière "mashishiya" va dans sa première partie (jusqu’à "Ô Allah ! Il est Ton secret qui englobe tout et qui Te démontre, il est Ton voile suprême dressé devant Toi, entre Tes deux mains ") décrire la nature essentielle du Prophète, percer les secrets de sa vérité, ce qui va augmenter la passion de l’orant pour lui (sur lui la paix) et le désir de connaître l’essence de sa vérité. Dans la seconde partie de la prière, ce sont des invocations par lesquelles l’orant cherche à se réaliser au moyen des "qualités" mohammadiennes.

A travers la lecture que fait Ibn Ajiba de la prière d’Ibn Mashish, on peut se poser la question suivante : quelles sont les caractéristiques de cette vérité mohammadienne ?



Avant tout le Prophète est le médiateur de toute existence et de toute connaissance. La prière dit : "…et il n’y a pas de chose qui ne dépende de lui car sans le médiateur, tout ce qui dépend de lui disparaîtrait.. "

Si l’essence de Dieu ne peut être connue, c’est en revanche au niveau de Ses créations sensibles qu’il faut chercher Ses manifestations. C’est, pour Ibn Ajiba, à partir de la lumière muhammadienne qu’ont été faits les univers, leur extériorité étant essence, et leur intériorité attributs. Dieu a déposé dans le cœur de Mohammed des sciences de sorte qu’il possède dans sa nature essentielle la connaissance de toutes choses, secret qui n’a été donné à aucune autre de Ses créatures.

Toute connaissance serait vaine si elle ne transitait pas par son intermédiaire car pour reprendre Ibn Ajiba "s’il n’y avait eu sa médiation entre Dieu et Sa création, l’univers serait resté dans son état antérieur de néant… "



Le Prophète est le secret qui englobe tout et démontre Dieu, mais il est aussi le voile suprême dressé devant le Très Haut.

Il est celui qui englobe tout ce qui est partagé en d’autres que lui, et il est celui qui démontre l’union, et qui met en garde contre la séparation. Il démontre Dieu par les paroles, les actes et les états… Et il est en même temps le voile de Dieu, le médiateur entre Dieu et ceux qui entrent dans Sa présence ainsi que le voile des esprits contre l’anéantissement (halâk) pour ceux qui ne peuvent résister aux lumières des mondes supra-formels (jabarût). En étant l’interprète dans la communication des préceptes divins (shari’a), il fait cheminer sans heurts les aspirants à la connaissance vers la présence seigneuriale.



Le Prophète est celui qui permet la purification des âmes. Tout aspirant vers Dieu ne peut prétendre à la connaissance qu’à travers la réalisation par la noblesse morale (ou spirituelle) du Prophète, autrement dit par l’éminence de son caractère et l’excellence de ses comportements.

On peut comprendre donc qu’Ibn Ajiba cherche à travers son commentaire à ce que la prière d’Ibn Mashish soit un moyen visant la purification de l’âme et ce pour mener progressivement l’orant vers la connaissance et la contemplation.

À suivre


Mohammed El-Mustapha Azzam docteur en linguistique
Faculté des lettres de Rabat