"Article paru dans le journal La Nouvelle Tribune (No 357 29/5/2003) Le compagnonnage dans l’enseignement de Sidi Hamza (première partie) : Témoignages de disciples français La causerie suivante est en deux parties. Elle s’intéresse à un autre pilier de l’éducation spirituelle en cours dans la Tarîqa Al-Qâdiriyya Al-Budchîchiyya : le compagnonnage (a-suhba) Cette causerie nous livre le témoignage de disciples français de Sidi Hamza qui ont résumé leur perception et leur vécu du compagnonnage.

Dans la causerie précédente nous avons examiné ce que signifiait le dhikr dans l’enseignement de Sidi Hamza. Si le dhikr est un outil essentiel dans l’éducation spirituelle, il n’est cependant pas l’unique moyen. D’autres outils d’éducation spirituelle sont importants et concourent tous ensemble à la progression du disciple sincère. Aujourd’hui nous allons examiner un autre pilier (le premier) de l’éducation soufie,: le compagnonnage (a-suhba). L’importance de la suhba est fondamentale en Islam. Dieu incite à être avec les véridiques : “Croyants, soyez fidèles à Dieu, soyez avec les véridiques (Cor 9, 119), à suivre le chemin de ceux qui le craignent : “Suis le sentier de celui qui revient à moi, car vous reviendrez vers moi et je vous montrerai vos actes ” (Cor 31, 15). Il nous rappelle le cas de celui qui, arrivé devant Lui, (le jour du jugement) se morfond d’avoir eu, dans la vie, de mauvaises fréquentations : “Malheur à moi ! si seulement je n’avais pas pris un tel pour ami” (Cor 25, 28). De même on trouve dans les hadîth des exhortations à rechercher la compagnie des pieux : “l’homme suit la religion de son compagnon, qu’il regarde donc qui il accompagne” (d’après Tirmidhi).

 


Le Prophète (sur lui le Salut et la Paix de Dieu) nous parle de ces sept personnes qui seront enveloppées de la protection de Dieu, le jour où il n’y aura nulle protection. Parmi elles : “deux personnes qui se sont aimées en Dieu”. A un autre niveau, le compagnonnage peut viser davantage que le simple conseil mutuel. Il peut aspirer à la proximité de Dieu, à Son amour et in fine à la connaissance de la Vérité. Comment ? en réalisant, ainsi que le précisait un penseur occidental musulman du 20ème siècle, que : “Dieu est tout et qu’on est rien ou sur un autre plan que l’homme peut nous enseigner quelque chose parce qu’il possède une perfection qui nous fait défaut” De cette quête de la connaissance dont Dieu a gratifié certains, on trouve les preuves et les signes dans le Coran Sacré, notamment lorsque Moïse (sur lui la paix) demande à accompagner cet homme mystérieux dont les principales qualités sont l’obédience et la possession d’une science directement inspirée de Dieu : “Ils (Moïse et son aide) rencontrèrent un de Nos serviteurs à qui Nous avions donné de Notre grâce et de Notre science” (18, 65). Moïse demanda à accompagner cet homme, à être dans une relation d’apprentissage de maître à élève. Il y a donc là une légitimité coranique claire au compagnonnage. Il y a un mois, j’ai visité les frères de France. Au cours de nos discussions, ils m’ont communiqué leur témoignage du compagnonnage, comment ils le vivaient dans la voie, comment ils le savouraient… Ils l’ont consigné, mis en forme par écrit et j’ai trouvé ce do***ent très beau.


 J’ai donc voulu vous le lire car c’est l’expression d’un vécu, celui de disciples appartenant à une autre culture et qui déclarent avoir tout trouvé dans cette voie bénite qu’est celle de Sidi Hamza. Le do***ent commence par le rappel d’une sourate du Coran : “Dieu dit dans le Coran : “ Demeure ferme en la compagnie de ceux qui, matin et soir, invoquent leur Seigneur en désirant sa Face. Que tes yeux ne se détachent pas d’eux en convoitant le clinquant de la vie de ce monde. N’obéis pas à celui dont nous avons rendu le cœur insouciant envers notre Rappel, à celui qui se laisse conduire par ses passions et qui se montre négligent dans son comportement ” (XVIII, 28). Le premier des compagnons du disciple sera naturellement son Guide. Sa visite a pour lui un immense intérêt, car il est à la fois un remède et un pur miroir. En présence du shaykh, la purification du cœur évolue à un rythme rapide, car celui-ci étant un modèle des valeurs de sainteté, plus le disciple se tient en sa compagnie, plus il est incité à s’imprégner de son état, et par là à intégrer ces valeurs. Parce qu’il lui a été donné de purifier son cœur et de dompter son ego, le Guide est tout entier investi par la présence de Dieu. Mort à lui-même en tant qu’individu (dans le sens du hadîth célèbre : “mourez avant de mourir”), il est pure transparence de la Réalité divine. Chacun de ses gestes et de ses paroles reflète la qualité particulière de cette Présence. Ceci est tout à fait conforme à la parole du Très Haut qui, par la bouche de son Prophète, dit : “Celui qui fait montre d’hostilité envers un de Mes saints, Je lui déclare la guerre. Mon serviteur ne se rapproche pas de Moi par quelque chose de plus agréable (à Mes yeux) que l’accomplissement de ce que Je lui ai prescrit et, Mon serviteur ne cesse de se rapprocher de Moi par des œuvres surérogatoires au point que Je l’aime. Et lorsque Je l’aime, Je suis son ouïe par laquelle il entend, son regard par lequel il voit, sa main par laquelle il saisit, et son pied avec lequel il marche ; s’il Me demande, assurément Je l’exaucerai; s’il cherche près de Moi asile, assurément ; Je le lui donnerai ” (d’après al-Bukhârî). De par la fonction (idhn) qui lui a été conférée, ses gestes et ses paroles ont en outre une vertu éducative pour le disciple, sans que ceci résulte nécessairement d’une volonté particulière. Comme un pur miroir, le shaykh nous renvoie aussi l’image exacte de notre cœur, avec toutes ses aspérités. C’est pour cela qu’en présence du Guide, il s’agit de n’être distrait à aucun moment, mais au contraire d’être en éveil constant et de faire attention à tous les signes, verbaux et non verbaux (regard, silence, gestuelle) dans lesquels il y a peut-être des allusions pour le disciple. Certaines discussions d’apparence anodine peuvent contenir des indications précieuses : “Même quand je vous parle de votre jardin, je vous parle de l’Unité”, nous dit Sidi Hamza. Une parole soufie dit que “ celui qui chemine seul, chemine avec Satan ”.


 


En effet, un cheminement solitaire laisse toujours la place aux suggestions de notre ego, souvent sans que l’on s’en aperçoive. L’ego possède une capacité immense à habiller de bonnes raisons, d’intentions louables et de bonnes excuses les pires de nos passions. La fréquentation des autres disciples nous aide à voir clair en nous-mêmes, par un travail très concret de compagnonnage spirituel. Il est facile de prétendre être tolérant, par exemple, lorsque l’on est seul chez soi. Il est beaucoup plus difficile de l’être réellement, surtout lorsque nous ne sommes pas d’accord avec quelqu’un sur un sujet qui nous tient à cœur. Nous pouvons nous croire très serviables, et découvrir que l’on a du mal à rendre certains services. Ou nous croire humbles, et nous apercevoir que nous nous sentons supérieurs, peut-être de par cette humilité même. Ou encore nous croire généreux, et découvrir que l’on a du mal à donner certaines choses, à certains moments. À suivre Ahmed Rachik

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