Entretien avec M. Faouzi Skali

La question du hal, de la hadra et des danses extatiques par apport à la Shari’a

Est-ce que toutes les turuq se disant soufies le sont réellement ?

Dans quelle mesure, telle voie est vivante, actuelle, et d’une pleine efficience spirituelle, peut-elle communiquer un véritable enseignement spirituel ?

Quelles sont les grandes et véritables voies spirituelles de l’Islam de notre époque, au Maroc et à travers le monde ?


"Le soufisme dans la société contemporaine"

Entretien avec M. Faouzi Skali

Dans nos éditions d’hier, nous avons publié la première partie de l’entretien que nous a accordée M. Faouzi Skali, docteur en anthropologie, ethnologie et sciences des religions sur le soufisme en marge du colloque qui se tiendra à Fès demain samedi sous le thème : "le soufisme dans la société contemporaine".


 

Dans cette deuxième partie que nous publions aujourd’hui, M. Faouzi Skali fait le point sur les turuq (pl. de tariqa) soufies et les voies spirituelles de l’Islam.


 

Si pour certains, la démarche soufie est conforme à la Sharia et à la Sunna, que répondez vous à ceux qui réfutent cette conformité en ce qui concerne notamment les hals, la hadra et les danses extatiques, en proclamant que le Prophète n’a jamais autorisé, ni initié, ces pratiques ?


 

« Il y a des erreurs de perspectives historiques qui sont classiques dans ce domaine. Parce que si on se référait, dans le sens formel, et strictement à ce qu’il y avait uniquement au temps du Prophète (S.W.S.), toutes les autres sciences ne devraient pas exister : la science des hadiths ne devrait pas exister car elle n’est venue qu’après ; la science de l’exégèse du Coran est venue après ; la grammaire arabe qui s’est d’ailleurs particulièrement développée par des non-Arabes ; même le fiqh (la jurisprudence) qui a évolué et qui doit évoluer sans cesse à travers le temps et prendre des formes multiples répondant aux différentes exigences de chaque société et de chaque temps. C’est pour cela, d’une façon simultanée, et pour la même époque, qu’il y a eu des écoles du fiqh, reconnues toutes aussi valables, bien que différentes : le rite malikite, le rite hambalite, le rite hanifite, le rite châfiite.


 

Bien que ces écoles ne résolvent pas les problèmes de la même manière, elles se reconnaissent comme également valables. Cette évolution, du fait que cette Révélation elle-même se révélait en fonction des circonstances (Asbâb Al Nouzoul) - ce qui l’enlève rien à sa sacralité et à l’éternité de la Parole divine - Elle est un signe manifeste. Il y a une part de la contingence sociale et historique que nous enseigne la "pédagogie" de la Révélation. Pour ce qui est des "états spirituels" (hals), lorsque le Prophète (S.W.S.) était en prière, on rapporte que ses compagnons entendaient un bruit dans sa poitrine, comme "une marmite en bouillonnement", et lorsqu’il recevait la Révélation, il y avait comme une sorte de "bourdonnement d’un essaim d’abeille".


 

Bien entendu, la Révélation est spécifique au Prophète, mais la prière du Prophète était vécue d’une manière extrêmement intense sur le plan intérieur pour susciter ce "bouillonnement", mais qui, malgré qu’il était contenu, était entendu par ceux qui étaient derrière le Prophète. Il y eut des formes de hals, par exemple lorsque le Prophète (S.W.S.) dit à Sidna Jaffar Ibn Abi Tâlib (son neveu) : "tu m’as ressemblé dans mon comportement et ma physionomie" ; ce dernier en a tellement été heureux qu’il s’est mis à danser de joie sur un seul pied. Il faut savoir l’effet que les paroles du Prophète (S.W.S.) faisaient sur chacun de ses compagnons, à tel point que dès après la mort du Prophète (S.W.S.) beaucoup de ses compagnons vivaient simplement par le fait qu’un jour il leur avait dit telle ou telle parole qui était devenue une nourriture spirituelle et dont ils conservaient la flamme avec ferveur. Tous ces vécus spirituels sont des réalités de l’époque du Prophète (S.W.S.). On disait d’Abou Bakr qu’il avait comme deux traits sur les joues tellement il pleurait. Cela est aussi une forme de "hal" (états spirituels). Ce vécu du cœur est quelque chose d’extrêmement présent et important à l’époque du Prophète (S.W.S.).


 

Cependant, dans des périodes de "sécheresse" intérieure, on faisait de l’Islam une chose purement formelle et extérieure - ce qui était loin de l’esprit du Prophète - ce qui avait été dénoncé par de grands savants comme Ghazali, et bien d’autres. Des enseignements sont mis en place pour réveiller ce cœur, pour à nouveau le revivifier - c’est le sens du titre du livre de Ghazali "Revification des sciences de la religion", c’est-à-dire la revification du cœur de la Religion -. A ce moment là, par ces pratiques, le cœur réagit d’une certaine façon d’où les hadra, les états extatiques, etc… qui peuvent parfois surprendre dans une époque où l’on a perdu cette dimension là, mais qui constituent vraiment la dimension la plus profonde et importante de la religion, sans laquelle la religion ne pourrait être qu’un système formel parmi d’autres et perdre sa dimension spirituelle.


 

Parmi les hadiths qui ont insisté sur cette dimension, citons : "Dieu ne regarde pas vos formes et vos actes, mais regarde dans vos coeurs" ou encore "Il a dans le corps un "morceau de chair…" (qui symbolise le coeur), si ce morceau de chair est sain, tout le corps est sain, s’il n’est pas sain, tout le corps est malsain". Et certains hadiths indiquent qu’il arrivera des temps où l’on verra de nombreuses personnes prier de la manière la plus formelle et adéquate possible, mais qu’en réalité tout cela ne sera aucunement conforme à une véritable spiritualité.


 

C’est pour cela que le soufisme aujourd’hui n’est pas simplement quelque chose de marginal sur lequel il faut réfléchir, mais il constitue véritablement le cœur de la tradition de l’Islam. Et lorsqu’il s’agit de "revenir" à l’Islam, comme on entend dire souvent, il ne s’agit pas d’enjamber l’histoire ou de remonter le temps (ce qui est de toute évidence impossible et ce qui ne correspond pas à la "Sunna" de Dieu, aux règles que Dieu a institué....), il s’agit de revenir au cœur de cette tradition à partir duquel celle-ci est vécue dans sa véritable signification et authenticité. »



 

Est-ce que toutes les turuq se disant soufies le sont réellement ?


 

« Dans les voies soufies, il y a ce qu’il arrive pour toute chose. En fin de compte, l’Islam est venu parce que Dieu a considéré qu’il y avait eu une certaine déviation faite par des hommes. Les voies soufies sont soumises aux mêmes règles : on peut dire qu’au bout d’un certain temps, lorsqu’elles perdent leurs vitalités premières, elles peuvent être dévoyées, déviées de leurs sens. Mais cela ne veut pas dire que la voie elle-même est remise en cause intrinsèquement.


 

C’est la loi d’une certaine déclinaison nécessaire de tout ce qui existe dans ce monde. Pour qu’elle continue à avoir son sens premier, elle doit être réactualisée, revivifiée. C’est ce que font les guides spirituels des voies soufies qui viennent réactualiser de temps en temps cet enseignement. C’est ce que l’on appelle "le Tajdid". Il y a un hadith qui dit qu’"à chaque cycle, quelqu’un viendra revivifier et renouveler les choses de cette religion". Il s’agit bien entendu pas de renouveler les arcanes, puisque la Sunna est intangible et d’actualité quel que soit le temps, mais on renouvelle l’esprit de la religion, la spiritualité. Cela est effectivement quelque chose que l’on perd trop facilement, parce que c’est une question de conscience que l’on peut avoir ou pas.


 

Pour pouvoir raviver cette conscience, il faut avoir un enseignant qui puisse le faire. Pour que cet enseignement puisse avoir cet effet, il faut qu’il soit donné par quelqu’un qui est lui-même dans cette spiritualité. D’où l’importance et le rôle des enseignements spirituels dans toute l’histoire de l’Islam. On peut citer de nombreuses personnalités spirituelles qui ont joué un rôle majeur : Abdelkader Jilani, Abdessalam Bnou Machich, Abou Hassan Shadili, Ahmed Tijani, Moulay Al Arbi Ad Darqawi, Ibn Arabî, Rumî, et bien d’autres...


 

En définitive, c’est ainsi que se réalisent la vérité et l’authenticité d’un enseignement spirituel, et c’est cela qui différencie une voie d’une autre. »



 

Dans quelle mesure, telle voie est vivante, actuelle, et d’une pleine efficience spirituelle, peut-elle communiquer un véritable enseignement spirituel ?


 

« La différence entre les voies n’est pas formelle, mais c’est une différence de degré de vitalité. Il y a donc des voies malgré qu’elles perdent la présence des enseignements spirituels qui les ont fondées continuent de se maintenir dans une certaine dimension qui reste de "culture spirituelle", c’est ce que l’on appelle les voies de "tabarouk", et il y a les voies qui ont cette dimension de présence et d’actualité tout à fait réelle à un certain moment et qui sont communiquées à travers un enseignant et un enseignement spirituel vivant. C’est ce que l’on appelle les voies d’initiation et d’éducation spirituelle. Quel qu’il en soit, le soufisme imprègne et a imprégné le climat général des différentes sociétés et cultures de la civilisation islamique. Aujourd’hui, évidemment, il prend des formes qui ne sont pas celles du passé, mais qui ne sont pas moins liées aussi à sa tradition. C’est une tradition actualisée et vivante. »



 

Quelles sont les grandes et véritables voies spirituelles de l’Islam de notre époque, au Maroc et à travers le monde ?


 

« Je ne peux parler que de mon expérience : je sais qu’actuellement la voie Boutchichiya Kadiriya donne un enseignement aussi bien au Maroc que dans le monde. Elle est reconnue d’une façon internationale comme une des grandes voies. Et il n’a pas été d’exemple à travers l’histoire de voie qui ait atteint ce degré de diffusion et de reconnaissance, qui n’ait pas été réellement considérée comme un des grands moments du soufisme par la suite. Je crois que ce consensus autour d’une voie est un élément déterminant de sa reconnaissance et de son rôle. »