Dans le soufisme, le côté ésotérique de l’Islam, il s’agit de purifier le cœur de toute attache pour le rendre capable de connaître son Seigneur. Pour atteindre cette pureté du cœur, le soufi doit combattre son âme charnelle (Nafs) car celle-ci incite à commettre le mal qui est source de corruption du cœur.

C’est ainsi que les premiers soufis se sont appliqués à combattre cette âme charnelle en la soumettant aux plus rudes épreuves. Cela devint un trait dominant dans la méthode spirituelle utilisée par les anciens Maîtres soufis.

 Le soufi marocain du 18ième siècle Ahmad Ibn ‘Ajiba témoigne ici de ses débuts dans la Voie « Avant d’entrer dans la voie, ma situation matérielle était assez aisée (...). Je jouissais aussi d’une position éminente dans l’enseignement (...).

Dès que j’eus pris le wird de notre shaykh al-Bûzidi, je revêtis une jellaba de tissu grossier (...) Le jour suivant, je fis mon entrée dans la ville vêtu de cette jellaba avec le groupe de fuqarâs qui chantaient la haylala (lâ ilâha illâ ‘llâh) . Beaucoup de gens nous regardaient, étonnés. J’entendis alors, au-dedans de moi, mon âme qui appelait au secours et criait ; la sueur ruisselait sur mon corps (...) Peu après, je mis le gros rosaire à mon cou. Lorsque j’arrivai chez moi avec la jellaba et le rosaire, ce fut un tollé général parmi les gens de ma maison. Cependant, voyant que j’étais bien résolu, ils se résignèrent et se mirent à me pleurer comme on pleure un mort.

Mais, voyant que malgré cette ruine et désolation les gens ne s’écartaient pas de moi, je demandai au shaykh l’autorisation de porter le froc rapiécé (muraqqa’a), et il me la donna. Dès que je m’en fus revêtu, les gens se mirent à me fuir (...) Plus tard le shaykh m’écrivit : “Rejette tout le superflu et fais en l’aumône (...) Je fis comme il me disait, distribuant tout ce qui excédait le strict nécessaire (...). Au bout de quelques temps, nous fumes embellis par la misère et la certitude grandit. Ensuite le Shaykh m’écrivit de servir les fuqaras, (...) ce que je fis pendant un certain temps. Vint alors l’ordre d’aller mendier (...). Rien en ce monde ne m’a été plus pénible que cela, et rien n’a été plus tranchant pour les artères de mon âme. Je sortais avec l’intention de le faire et errais ça et là dans le souk ; mais le respect humain me paralysait et je rentrais à la maison : combien j’enviais ceux des fuqaras qui s’étaient mis à mendier ! Plusieurs fois par jour mon âme souhaitait la mort corporelle. Enfin - c’était un vendredi - j’étendis la main droite et jurai solennellement de commencer ce jour là. Lorsque l’imâm eut prononcé la salutation finale (de la prière commune), je me dirigeai vers la porte de la mosquée, m’assis au milieu des vieux mendiants dont certains étaient des aveugles, d’autres des fuqaras et tendis la main avec eux pour demander l’aumône. Les gens qui passaient près de moi se couvraient le visage, gênés, afin de ne pas me voir en cet état. Je pris place ainsi de nombreuses fois avec les autres mendiants.(...) Le shaykh m’ordonna ensuite de nettoyer le souk et de porter les ordures sur ma nuque jusqu’en dehors de la ville. (...) ».

Aujourd’hui, le soufisme existe toujours avec les mêmes objectifs de purification du cœur et de noblesse de caractère. Cependant dans une Voie contemporaine comme la Qadiriya Boutchichiya, basée à Madagh au Maroc, on utilise des méthodes différentes car l’époque et les individus ont changé. Sidi Hamza al-Qadiri al-Boutchichi, âgé d’environ quatre-vingts ans, est le Cheikh actuel de la Tariqa. Il nous explique à propos de la méthode spirituelle : « Il n’y a pas d’épreuve dans cette voie, l’épreuve est remplacée par l’invocation (Dhikr). »

Pour bien préciser le changement, Sidi Hamza nous rapporte un entretien entre son père Sidi Al Haj Al Abbâs et leur Maître à l’époque, Sidi Boumédiane : « Nous étions trois, Sidi Boumédiane, Sidi Al Haj Al Abbâs et moi et Sidi Boumédiane a demandé : " Sidi-l-Abbâs, as-tu une voiture, ou tu n’en as pas ? " [et Sidi Hamza s’adresse à l’auditoire en leur disant] écoutez et faites attention. Il lui a dit : " tu as une voiture ou tu n’en as pas ? ", alors qu’il était parmi les grands richards. Il lui dit : " Sidi je n’en ai pas. " Il lui dit : " Est-ce que tu n’as pas de quoi l’acheter ? " Il lui répondit : " Je pourrais en acheter même dix. " et Sidi Boumédiane le savait, mais il le questionnait et son objectif était de l’élever [spirituellement]. Il lui a dit : " Je peux en acheter même dix. " Il lui demanda : " Et pourquoi tu n’en achètes pas ? " Il lui dit : " On suit la voie de Dieu, la voie de nos ancêtres, qui était une voie d’humilité (maskana)... " Il lui dit : " C’est ce que tu as à dire Sid-l-`Abbâs ? eh bien cela n’est pas une connaissance divine et ce n’est pas correct (sawâb). Il lui dit : " Ecoute, habille-toi bien, avec des vêtements de classe et ai une voiture et même un avion. Habite confortablement et construit bien ta maison et installe toi au ciel si tu peux et fais ce que tu veux. Le licite est licite et l’illicite est illicite. Nous qui sommes demandeurs de Dieu et qui invoquons Dieu -vénéré et exalté soit-il- tout nous va bien. Mais les gens insouciants qui ne connaissent pas Dieu, quoiqu’ils fassent ça ne leur va pas.

Ma doctrine à moi c’est bien celle-la, et non pas que la personne mette des frocs rapiécés pour connaître Dieu ou qu’il habite une grotte pour connaître Dieu. " Il rajoute : " et qu’il reste à jeun ou qu’il mange du pain d’orge (sha`îr) ou du pain amer pour pouvoir connaître Dieu. " Il lui dit : " Ca c’est une connaissance défectueuse (nâqisa) et ce n’est pas une connaissance. Celui qui connaît Dieu le connaît dans la Majesté (al-jalâl) et la beauté (al-Jamâl) et dans toute chose. Tu dois connaître Dieu en toute chose. Mais si nous faisons comme ça [mettre des frocs rapiécés et habiter des grottes] nous restreignons Dieu et ce n’est pas ça la connaissance. Notre doctrine aujourd’hui est bien celle-ci ; et on ne doit pas se moquer de vous en vous disant vous faites ceci, vous faites cela ; ceux-là ne connaissent pas ce que c’est que le soufisme : ils ne connaissent rien du tout et ils mentent. Chaque temps a ses spécificités et ce qui lui convient. Invoquez Dieu vénéré et exalté soit-il- accomplissez vos devoirs, faites votre travail et faites ce que fait tout le monde dans la société. »

La Voie a donc changé passant de la rigueur (al-Jalâl) à la beauté (al-Jamâl). Ce changement concerne non seulement la méthode mais aussi les effets de la Voie. Certains fouqaras constatent des changements positifs dans leur vie matérielle dès leur entrée dans la Voie. Sidi T. faqir de Guinée écrit en 2007, dans un mail à propos d’une formation : « Je dois dire que c’est mon premier voyage hors du continent. Je dois dire aussi que j’ai enregistré bcp de changements dans ma vie sur le plan matériel et que ces changements ont débuté peu de temps après le début de la pratique du Dhikr.

Etant donné les réalités sociales en Guinée, mon âge et les circonstances "chanceuses" qui m’ont amené à avoir du travail ici à Conakry dans un établissement respecté en si peu de temps , bref il ya de koi se poser des questions. En tout cas j’essaie de ne pas trop y penser et d’avancer ».

Pour conclure, Sidi Hamza résume ainsi les caractéristiques de cette Voie d’aujourd’hui : « Notre voie est une voie de sincérité et d’amour, c’est une voie mohammédienne basée sur le Coran et la Sunnah.

C’est la station de l’Excellence. Elle réunit toutes les vertus. Il suffit que la personne y vienne avec une intention sincère et bonne pour obtenir tout ce qu’elle désire et être parmi les heureux ; car il y a dans cette voie une autorisation (Idhn) divine, le secret du prophète (Saw) et la garantie des Gens de Dieu réunis. Elle rend meilleures (tuslihu) les créatures, purifie leurs âmes et leurs cœurs et élève leurs esprits. Quiconque la sert, Dieu le comble de tous les bienfaits de ce monde et de l’autre, et celui qui s’y attache, hérite des bons caractères et d’une âme apaisée. »

Source: Le Soleil (Quotidien sénégalais), par Mor DIAGNE