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Pour trancher la question, on demande à deux savants de Fez, Al Qabbâb (Abul Abbâs Ahmad Ibn Qâsim)et Ibn Abbâd al Rundi de trancher la question sur la base d’un manuscrit qui consigne fidèlement la dispute et les arguments échangés. Ibn Khaldûn qui séjourne à ce moment à Fez, fournit une réponse à la controverse qui va bien au delà de la question posée, car non seulement il répond sur la question du Cheikh mais fait un véritable petit traité sur la nature et l’évolution du soufisme.


Le traité comporte 5 parties dont la quatrième traite de la question de la nécessité du cheikh pour s’engager dans la Voie.


Partie I : définition exacte de la voie des Soufis

Obligations divines concernant le musulman divisées en obligations concernant les membres et obligations concernant les cœurs.

Les soufis sont ceux qui accordent plus d’intérêt aux obligations des cœurs sans oublier les obligations des membres.

Les premiers à s’être appelés Soufis furent l’élite des Sunnites (khawâss al Sunna) observateurs fidèles de l’action des cœurs, imitateurs des anciens tant dans leurs actions intérieures qu’extérieures. Le nom se propage autour de l’an 200 de l’Hégire.

Etymologie du mot soufi : il ne vient ni de souf (laine, pour les vêtements de laine que portaient certains soufis à certains moments par austérité et ascèse) ni de suffa (banc, dans les Gens du Banc) ni de safâ (pureté).

En résumé : Le Tassawwuf est l’observance vigilante (ri’âya) du comportement bienséant vis-à-vis de Dieu, dans les œuvres intérieures et extérieures, par l’exacte fidélité à ces ordonnances, en mettant au premier plan l’intérêt pour les actes des cœurs, dont on surveille étroitement les mouvements cachés, dans l’ardent désir d’obtenir par là le salut.


Partie II : développement sur les divers combats spirituels
Trois combats : combat de la piété, combat de la rectitude et combat du retrait du voile.


Partie III : Glissement que les modernes font subir au terme tassawwuf
Principalement restriction du tassawwuf au dernier combat.




Partie V : où l’on tranche entre les deux positions
Ici Ibn Khaldun reprend l’énoncé de la dispute divisé en 8 questions et commente les arguments et justifications échangées (il critique même parfois comme faibles les arguments avancés par celui qui soutient la nécessité du maître) ; ses commentaires se font à la lumière des quatre parties précédentes qui sont un débroussaillement afin d’aborder correctement la controverse.


Partie IV: la question du Maître spirituel

Trois types de démarches auxquelles s’appliquent le terme de tassawwuf :

• le combat de la piété (mujâhadat at taqwâ) : combat pour la recherche du salut sans plus.

• le combat de la rectitude (mujâhadat al istiqâma): quête du bonheur et des degrés les plus élevés de la demeure ultime.

• Le combat du retrait du voile (mujâhadat al kashf wal ittila ) : recherche de la connaissance des choses divines par la levée du voile et la contemplation dès la vie d’ici-bas.

Le terme de tassawwuf ne s’est ensuite plus appliqué qu’aux deux dernières démarches.


Le besoin du Maître diffère selon ces trois combats spirituels :



Premier cas : combat de la piété.

Ici il suffit de connaître les préceptes et les décrets de Dieu (d’ailleurs ce combat s’impose à tout croyant comme devoir d’obligation personnelle).
Connaissance puisée dans les livres ou inculquée par un enseignant.
Cependant on peut acquérir une plus grande perfection dans ce combat en suivant les enseignements d’un maître-enseignant (sheikh mu’allim).
En effet cet enseignement se fonde sur les sens. Donc il est plus efficace de suivre quelqu'un qui maîtrise déjà ce que l’on cherche à apprendre.
D’ailleurs le Prophète (paix et salut sur lui) à appris la façon de prier en suivant ce que Gabriel faisait selon un hadith du Sahih de Bukhârî.
Et lui même quand les tribus venaient le voir, pour connaître les prescriptions de la loi, ils les envoyaient vers les Compagnons les plus insignes pour qu’ils voient de leurs yeux la démarche à suivre.
Un autre exemple est le pèlerinage où l’on désigne des personnes qui en ont l’expérience afin qu’elles enseignent ses rites aux pèlerins. Et l’ont voit des juristes connaissant par cœur la Loi quant aux actes à accomplir pour le pèlerinage, mettre plus de confiance dans ce que disent les guides que dans tout ce qu’ils ont pu mémoriser.
En conclusion, ici le Maître n’est pas nécessaire mais en suivre un, permet de suivre le chemin plus facilement et plus parfaitement.

Deuxième cas : combat de la rectitude.

Ce combat qui consiste en l’adoption des mœurs prescrites par le Coran et pratiquées par le Prophète; il a besoin dans une certaine mesure d’un Maître-enseignant (sheikh al mu’allim).

En effet il est fortement recommandé d’avoir recours à un Cheikh et de régler sa conduite sur le Cheikh qui lui même connaît les défaillances possibles sur ce chemin, sans que cela constitue une nécessité car cette démarche et tirée du Coran et de la Sunna, et elle utilise une terminologie d’usage courant. Si donc on demeure fermement attaché à la Sunna on peut être à l’abri des dangers qui jalonnent cette voie.


Troisième cas : combat du retrait du voile.

Ce combat qui se propose la saisie surnaturelle du monde spirituel et du Royaume des Cieux et de la Terre à besoin nécessairement d’un Maître-enseignant-éducateur (sheikh al mu’allim al murrabî) que l’on désigne sous le nom de Cheikh. Et sans ce Cheikh il est en général impossible d’atteindre l’objectif.

1ere raison
Même si ce combat a pour origine le Coran et la Sunna, il est basé sur des applications récentes et un style de vie monastique qui est le fruit d’une innovation (pas nécessairement mauvaise).

Cette voie en est une pour ceux qui ont des exigences spirituelles particulières qui les poussent à obtenir le germe du bonheur suprême avant la mort. Tandis que la Sharî’a, commune à l’usage de l’ensemble des croyants, est suivie pour obtenir le salut et le bonheur après la mort.

Elle a donc toutes les caractéristiques d’une Sharî’a particulière possédant ses statuts propres et son code de bienséances, où l’on n’imite personne d’autre que ceux qui l’ont posée comme règle de conduite.

Or ces gens, les adeptes du 3ème combat, s’accordent tous pour dire que le maître spirituel y est nécessaire. Ils mettent en garde contre les dangers qu’il y a à parcourir seul le chemin.

Ils obligent l’itinérant mystique à remettre sa vie entre les mains de son Cheikh, qui a déjà parcouru le chemin et qui est parvenu au but recherché (la contemplation). Il connaît les obstacles du parcours, les points exposants aux défaillances, les endroits périlleux, les embûches dressées par les ennemis, tout cela en se basant sur son expérience personnelle.

Le novice doit donc être entre les mains de son Cheikh comme le mort entre les mains de celui qui le lave ou comme l’aveugle marchant sur le bord de la mer tenant la main de celui qui le conduit.

Comment donc pourrions-nous nous écarter d’une condition prescrite par les milieux soufis eux-mêmes à qui voudrait suivre un chemin dont nous n’avons entendus parler que par eux et dont nous ne connaissons le statut par rapport à la Loi que par eux ?

2eme raison
Le choix de ce type de chemin expose le murîd (aspirant à Dieu) à deux qualités : l’une dépendant de ses propres efforts et qui consiste à se débarrasser des caractères blâmables et à se purifier en adoptant d’autres vertueux, l’autre qui échappe à l’action du disciple ; ce sont les états spirituels qui surviennent avant, pendant et après le retrait du voile.

Or ces états spirituels, qui sont le fruit des qualités acquises que sont les œuvres, dépendent les uns des autres et sont liés en une chaîne ininterrompue jusqu’à la contemplation. Donc si l’un d’eux et corrompu (corruption signifie l’apparition du contraire de l’état spirituel), cela entraîne la corruption des états suivants et les dégâts s’amplifient et deviennent irréparables. Il n’y a pas de moyen de se débarrasser de ces états négatifs par la volonté.
Par contre sous la conduite d’un Cheikh qui connaît déjà le chemin, qui sait ce qui est sain et ce qui est malsain dans les états spirituels, qui sait d’où leur vient ce qu’ils ont de bon et ce qu’ils ont de mauvais, qui sait ce qui favorise la progression spirituelle et ce qui l’interrompt, qui sait comment des états spirituels indépendants de la volonté sont la conséquence d’actes volontaires, le disciple est en sécurité et peut échapper aux dangers conduisant à la perdition, qui jalonnent ce chemin.

Analogie de la teinture : le teinturier à besoin d’un maître artisan bien au fait des dosages des diverses composantes de la teinture, des quantités des unes et des autres, du mélange obtenu par cuisson ou par fermentation, de la manière d’y tremper l’étoffe, de la durée de l’opération. Tout cela le maître le montre à son apprenti en le pratiquant sous ses yeux. Faute de quoi cela pourrait avoir pour résultat que la teinture qui pénètre le tissu soit une autre que celle qu’il se proposait d’y appliquer et qu’il ne soit plus possible de reprendre les choses avec une autre teinture car le terrain récepteur a été détérioré avec la première teinture ce qui interdit toute nouvelle tentative.
Il en est de même pour le disciple qui veut donner à son cœur la coloration d’une teinture spéciale : celle de la connaissance mystique (ma’rifa) annonciatrice de la félicité éternelle. Le maître enseignant éducateur (sheikh al murrabi) montrera donc au disciple comment appliquer la teinture avec les ingrédients, la quantité la qualité les dosages et la durée. Ici le maître est donc indispensable car on ne pense pas arriver au résultat par à-peu-près et tâtonnements surtout qu’en cas d’échec le danger est celui du malheur éternel Dieu nous en préserve.

3eme raison
La signification profonde de ce chemin est d’être une mort artificielle. Il consiste à éteindre toutes les puissances humaines pour être mort quant au corps et vivant par l’esprit et se rapprocher ainsi de la vraie mort. Ainsi il pourra être gratifié de l’état spirituel propre à la mort naturelle, et ainsi plonger son regard sur l’au-delà avant la vraie mort.
Cette attitude se justifie par la parole du Prophète mourrez avant de mourir.
Or pour chaque enseignement artificiel on imite une chose naturelle, ici la mort. Donc en raison du mystère qui entoure les lois de la nature et en particulier la mort, il faut nécessairement un maître-enseignant qui le dirige jusqu’aux recoins les plus mystérieux de cette discipline. Sans maître-enseignant, il ne retire aucun profit de l’ascèse qu’il pratique.

4eme raison
Les réalités auxquelles on est confronté pour ce cheminement sont de 2 sortes :
Une première catégorie rentre dans le domaine des choses connues par la majorité et peut être consignée dans des livres. Il s’agit de la forme concrète du cheminement qui consiste en la rupture des attaches de l’âme, la pratique de la retraite en solitude et du dhikr selon une méthode spéciale et une obéissance limitée aux obligations légales et aux actes de dévotion après avoir satisfait aux deux premiers combats (piété et rectitude).

La seconde sorte de réalités n’est pas de l’ordre des choses communément admises par les esprits. Ces réalités ne sont ni du domaine des sens ni du domaine de la raison ou des sciences acquises. Elles sont du ressort du goût spirituel et de l’expérience intime. On ne peut en parler que par de lointaines approximations. Elles ne peuvent pas être codifiées scientifiquement ou en des termes du langage technique. Elles surviennent à l’itinérant sous la forme de déficiences, d’états, d’inspirations, de suggestions brusques, d’émotions extatiques et choses de la sorte du début du cheminement jusqu’à l’aboutissement. Ces réalités constituent le point central, la vérité profonde du chemin sans laquelle rien ne saurait se réaliser. C’est pourquoi tant que l’itinérant ne distingue pas ces différentes sortes d’expériences, qu’il ne discerne pas ce qui le fait progresser de ce qui est un obstacle, les efforts qu’il fait s’en vont en pure perte et son objectif ne se réalise pas. Et ce ne seront ni les livres ni les formulations précises qui lui procureront cette connaissance.

Ainsi on ne saurait se passer d’un Cheikh qui ait discerné la réalité concrète de ces choses et qui connaisse ce qui en elle est nuisible et ce qui est bénéfique. Il désigne les réalités concrètes de ces choses comme un muet désigne concrètement les objets sensibles sans pouvoir les exprimer par la voix.

Le Maître Abul Qâsim Qushayrî a dit : « Ce groupe de gens (tâ’ifa) utilisent entre eux certains termes dans le but de se communiquer les uns aux autres des notions qui leur sont propres, tout en les tenant cachées à ceux qui s’écartent d’eux quant à la Voie qu’ils suivent afin que les notions [véhiculées par] leurs paroles demeurent incompréhensibles aux étrangers (ajânib). Ils font cela à cause du soin jaloux qu’ils mettent à ce que leurs secrets ne soient pas divulgués auprès de gens qui n’y croiraient pas. En effet, les réalités qu’ils professent n’ont pas été regroupées au prix de quelque effort pénible ni rassemblées par quelque procédé habile. Non : ce sont des choses que Dieu à déposées dans le cœur d’un groupe de gens [des choses telles] qu’Il a jalousement purifié, pour [y mettre] leurs réalités, les profondeurs les plus secrètes d’un groupe de gens. »